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Wednesday, November 1, 2006

Mon proprio, ce héros

Voici bientôt un an que nous avons quitté la rive droite de la Seine pour nous installer à Séoul, au nord de la rivière Han. Nous n’habitons donc pas à Bangbae-dong - comme l’essentiel de la communauté française - mais à Itaewon, petit village peuplé d’irréductibles expatriés, dont quelques Gaulois et une multitude d’autres nationalités.

Contrairement aux idées reçues, Itaewon n’est plus ce quartier américain peuplé de G.I. en manque de vie civile (à défaut d’être civilisée). Il est vrai que la proximité de la base militaire a beaucoup contribué à la multiplication des magasins de souvenirs, bars nocturnes et boutiques de tailleurs spécialisés dans les « very big sizes ». Mais depuis quelques années, Itaewon cherche à se renouveler en valorisant davantage son cosmopolitisme que ses nuits débridées. On n’y vend plus uniquement des gadgets et des contrefaçons mais également des antiquités, même si la différence est parfois ténue. L’offre gastronomique s’enrichit et les chaînes de fast-foods laissent peu à peu la place à des restaurants plus exotiques et néanmoins aseptisés. Enfin, Itaewon abrite depuis peu la nouvelle école internationale de Yongsan et de nombreuses ambassades et résidents étrangers y ont élu domicile.

L’anglais demeure la langue officielle pour communiquer dans cette tour de Babel, condition nécessaire mais non suffisante pour se faire comprendre. Pour la plupart des commerçants coréens, l’anglais est une question de survie (l’expression « my taylor is rich » a dû voir le jour à Itaewon) mais pour tous ceux dont ce n’est pas la langue maternelle, cela peut être une source de confusion. Que le propriétaire de notre appartement soit anglophone nous a ainsi beaucoup aidés dans notre acclimatation mais cela ne nous a pas empêchés de nous embourber dans quelques fossés culturels. Et dans ce cas, mieux vaut parfois se retrancher dans les non-dits.

Notre propriétaire s’appelle Monsieur Kim (compte tenu du nombre de Messieurs Kim vivant à Itaewon, je n’ai pas jugé bon de conserver son anonymat). Tailleur de son métier, M. Kim a l’habitude de fréquenter des étrangers, et commence donc à bien connaître leurs goûts, ne serait-ce qu’en matière vestimentaire. Mais héberger un couple de Français chez soi est une autre paire de manches.

A l’origine, M. Kim n’était pas très chaud à l’idée de nous céder l’appartement que nous convoitions car il l’avait réservé à une famille de Japonais. Face à tant de discrimination, nous interrogeons notre agent immobilier pour connaître les vraies raisons du rejet de notre candidature. Est-il possible que les Français aient encore plus mauvaise presse que les Nippons ? Notre agent nous informe que cet appartement a été spécialement décoré selon le goût des futurs locataires et que M. Kim a peur que nous lui demandions de tout customiser de nouveau. Quand je pense que c’est justement l’absence même de décoration qui nous avait séduits. Nous précisons que nous apprécions le style zen de ce logement et qu’il sera très bien sans appliques dorées, tentures murales ou autres lampadaires rococo. Marché conclu : M. Kim consent à nous accueillir dans ses quartiers et déclare que les japonais se contenteront du l’étage du dessous, tout aussi dépouillé.

Malgré cet accueil un peu revêche, nous n’allons pas tarder à découvrir le sens de l’hospitalité et de l’humour de M. Kim et surtout son franc-parler, à défaut de parler français. Au fur et à mesure de notre emménagement, M. Kim nous demande régulièrement où et combien nous avons acheté nos meubles. Systématiquement et inlassablement, il nous indique d’un air facétieux que nous nous sommes fait avoir, en nous recommandant le sacro-saint téléshopping. Jusqu’au jour où nous avons enfin payé le juste prix, à sa grande frustration.

Tout tailleur qu’il est, M. Kim ne comprend pas pourquoi nous voulons faire installer des rideaux et des voilages, d’autant plus que nous n’avons pas de vis-à-vis. Aurait-on quelque chose à cacher ? Il consent néanmoins à nous équiper de ces protections mais n’arrive toujours pas à admettre la nécessité de rideaux opaques. Cela n’existe pas en Corée d’après lui et nous concluons que nous allons être condamnés à porter nos masques Air France pour dormir. A moins de s’adapter au rythme des saisons.

M. Kim est un homme robuste toujours prêt à nous prêter main forte. Quelques jours après notre installation, nous recevons nos malles de France et c’est tout naturellement que M. Kim se propose de nous aider à les transporter. J’apprécie beaucoup cette sollicitude d’autant plus que nous n’avons pas d’ascenseur et qu’avec mon ridicule gabarit, je me vois difficilement jouer au sherpa. Avec son reste de lumbago, mon mari est l’illustration parfaite de l’expression « en avoir plein le dos ». M. Kim comprend que décidément, ces Français sont de pauvres choses et s’empare vaillamment de nos « mallettes », qu’il transporte sur son dos jusqu’à notre appartement. Mais après tout, s’il n’y a pas d’ascenseur c’est bien de sa faute. Pour remercier M. Kim de cet exploit, je lui offre le lendemain une bouteille de mousseux, achetée à la hâte au supermarché du coin (pas eu encore le temps de visiter les cavistes de Séoul). « Oh, du champagne ! C’est vraiment très gentil, il ne fallait pas, je n’ai fait que vous donner un petit coup de main ». Euh … dois-je préciser à M. Kim que cette boisson gazeuse venue de l’hémisphère sud n’est pas du champagne mais un simple vin pétillant sans prétention, même si son prix fait davantage penser au Mumm qu’au Champomy ? Je préfère me taire en me promettant de me charger de son éducation, une fois que le breuvage ne sera plus qu’un souvenir. Quelques mois plus tard, M. Kim m’annonce toujours aussi facétieusement qu’il n’a toujours pas bu notre champagne … parce que les coréens n’aiment pas ça. « Vous savez, Hamel, nous on préfère la bière et le soju ». A voir le nombre de bouteilles vides qui remplissent le filet des d’ordures recyclables, je le crois volontiers. Dois-je interpréter cet aveu comme le désir secret de se voir offrir désormais des boissons plus locales ? Cela n’empêche pas M. Kim de me demander à chaque fois si nous buvons du vin tous les jours.

Quelques jours après notre installation dans ses quartiers, M. Kim nous demande si nous souhaitons faire quelques courses à Lotte Mart (le supermarché local) avec sa famille. Enchantés par cette parenthèse culturelle et surtout désolés par le vide existentiel de notre réfrigérateur, nous nous laissons docilement embarquer dans son 4x4 pour aller affronter notre premier supermarché coréen. Quoi de plus normal un mercredi soir à 21h. J’avais déjà fait quelques excursions à Carrefour mais faute de voiture, l’expérience s’était avérée assez frustrante. D’autant plus que je n’en étais toujours qu’à la leçon 3 de ma méthode Assimil, et encore incapable de demander une livraison à domicile.

Pour commencer, nous attaquons le rayon électroménager car je souhaite m’acheter une bouilloire. Monsieur Kim scrute l’objet en question et me demande à quoi cela sert. Après mon explication, il se met à rire bruyamment en me disant qu’en Corée, on n’utilise jamais de tels appareils. Ben pourquoi ils en vendent alors ? Deux jours plus tard, je verrai devant sa porte un emballage vide qui a apparemment contenu une bouilloire. Ce pouvoir de persuasion m’effraie un peu.

De mon côté, je remarque des appareils qui diffusent une sorte de brume et me demande à quoi ils peuvent servir, à part mettre de l’ambiance dans les boîtes de nuit. Déjà légèrement « coréanisée », je m’abstiens de demander le moindre éclaircissement pour ne pas perdre la face et me promets de mener l’enquête prochainement. J’apprendrai donc que ces appareils s’appellent des humidificateurs, très utiles en hiver alors que la sécheresse de l’air électrise l’atmosphère et vous transforme rapidement en crocodile desséché.

Au rayon alimentaire, mon mari part à la recherche de céréales pour le petit déjeuner et se désespère de trouver ses chers Kellogg’s Country Store. Il se reporte donc sur une boîte de céréales de marque locale. Se saisissant de l’objet du délit, M. Kim se met à rire bruyamment et lui demande si ces céréales sont pour lui. Je précise sournoisement que ce n’est bien entendu pas pour moi. Notre propriétaire se remet alors à rire bruyamment et longuement devant nos yeux ébahis … il nous explique les larmes aux yeux qu’en Corée, seuls les enfants mangent des céréales au petit déjeuner (sous-entendu, mon mari n’est qu’un gamin). Un peu renfrogné et visiblement désireux de passer à autre chose, mon mari aperçoit la fille du propriétaire, les bras chargés de boîtes de biscuits au chocolat, qui me rappellent nos chers Mikados nationaux. « Eh bien votre fille apparemment, elle ne mange pas que des céréales. Elle a l’air de beaucoup aimer le chocolat ».

D’un ton légèrement sentencieux, M. KIM nous explique que la raison de cet achat compulsif et monomaniaque n’est autre que le Pepero Day. Ma fierté l’emportant sur ma curiosité, je me contente de hocher la tête d’un air inspiré. Forcément, tout le monde sait ce que c’est., tous les chariots sont remplis de Pepero. Le soir du 11 novembre, date solennelle pour les français, nous découvrons un sac accroché à la poignée de notre porte d’entrée. A l’intérieur, deux boîtes de biscuits Pepero. Mon mari prétend illico que ce colis lui est destiné, probablement pour célébrer la fin de la Première Guerre Mondiale. Sauf que le sac contient également une lettre manuscrite, écrite par quelqu’un qui nous veut apparemment du bien, que je retranscris dans son intégralité : « Dear French man and wife … Hello I am Vinhee KIM, KIM’s a daughter. Today is a Pepero Day. A Pepero Day is like a Valentine day. This snack is famous of Korea. Very delicious so sweety I want to give you. Let them enjoy. See you soon. P.S. : to write a letter for English is first time. Please understand me for wrong word ».

Le Pepero day a donc effectivement lieu le 11 novembre et s’apparente au « Valentine day, c’est-à-dire la Saint-Valentin. En bien me voila renseignée, comme c’est romantique … et comme c’est énigmatique. Très émue, je décide de conserver cette lettre comme pièce à conviction de mon processus d’intégration en Corée. Des recherches plus poussées révèleront qu’à l’instar de la Saint-Valentin, le Pepero day est une vaste opération commerciale jouant sur les sentiments des pauvres consommateurs. Ce jour-là, les jeunes coréens offrent des biscuits Pepero aux gens qu’ils aiment et éventuellement à leurs professeurs. La date du 11/11 a été choisie par le créateur de cette journée – Saint-Lotte - en raison de sa ressemblance avec la forme des biscuits en question. Et le message est clair : si tu n’offres pas de Pepero ce jour là, tu n’auras plus d’amis et/ou tu auras de mauvaises notes. Le vrai jour de la Saint-Valentin, ce sont généralement les femmes qui offrent des cadeaux – généralement des bonbons et des chocolats. Un mois plus tard -c’est-à-dire le 14 mars- a lieu le White Day, à l’occasion duquel ce sont les hommes qui offrent des friandises à leur bien –aimée, si toutefois elle est toujours dans le circuit. Viennent ensuite le Black Day (14 avril) et le Yellow day (14 mai), qui permettent à ceux qui n’ont rien reçu de se consoler en mangeant respectivement une bonne ration de nouilles arrosée de sauce de soja ou un bol de riz au curry.

Pour remercier la fille du propriétaire je lui offre un foulard bien de chez nous sans me rendre compte que les rues d’Itaewon débordent de contrefaçons de marques françaises … En retour, notre propriétaire nous invite à partager un repas typiquement coréen en nous remettant plusieurs boîtes en plastiques remplies de kimchi, japchae (nouilles sautées translucides) et autres délices gastronomiques. Devant cette abondance de cadeaux, nous nous demandons jusqu’où ira cette escalade. C’est M. Kim qui fait le premier pas et en nous déclarant qu’il  faut un peu s’arrêter de se faire des cadeaux et que tout ce qu’il fait pour nous, il le fait avec plaisir. Voila, il suffisait de ne pas le demander.

Depuis, nos relations se sont un peu espacées mais je pense que c’est aussi parce que M. Kim estime que nous sommes désormais capables de voler de nos propres ailes. Grâce à lui, notre adaptation en Corée s’est faite en douceur, avec en plus le sentiment d’avoir trouvé une famille de substitut. La Coupe du Monde a quand même failli mettre en péril cet équilibre fragile, mon mari et mon proprio prenant cet événement très à cœur. Et ne manquant pas une occasion de jubiler à chacune des victoires de leurs pays respectifs. Le lendemain de la finale, nous étions tous tristes de la défaite française, mais finalement soulagés d’avoir échappé de peu à l’expropriation.

CGH, Novembre 2006

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