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Sunday, April 13, 2008

Jeju-do, ou les vertus de l'ennui

J'ai trouvé mon île au trésor. Je l'ai trouvée dans mon monde intérieur, dans mes rencontres, dans mon travail. [Hugo Pratt]

«Pire que viré, c’est quoi ? T’es muté dans le Nord». Est-ce que cela vous dit quelque chose? Au moment où j’écris cet article, le film « Bienvenue chez les Ch’tis » bat des records d’audience en France, avec près de 18 millions d’entrées depuis sa sortie en février dernier. A ce stade, on ne parle plus de succès populaire ou de phénomène de société mais plutôt d’hallucination collective. Rires convulsifs, sensation de détente et de bien-être, sentiment de maîtrise de soi et d’absence de limites … Cette comédie sans prétention semble avoir les mêmes effets anxiolytiques et euphorisants qu’une drogue douce, comme toute œuvre de divertissement qui se respecte. Avec sa vision réjouissante du dépaysement et du choc culturel, ce film nous amène à lâcher prise et donc à dédramatiser notre peur de l’inconnu et du changement. Je recommande donc à tous les expatriés de ne pas s’en priver.

Pour échapper aux angoisses du déracinement, nombreux sont les expats qui choisissent de passer leurs vacances sur une île, autant pour s’y réfugier que pour y trouver de l’exotisme. Cebu, Bali, Java, Singapour, Boracay, Guam, Taiwan, Japon, etc. : le choix ne manque pas au départ de Séoul. On en oublierait presque l’île de Jeju, si proche de la Corée et pourtant si peu coréenne. Paradisiaques, idylliques et envoutantes, les îles incitent au romantisme et c’est probablement pour cela qu’on souhaite y passer sa lune de miel ou ses vieux jours. Jeju-do n’échappe pas au stéréotype et a longtemps été le nid d’amour préféré des jeunes mariés coréens. Devenue un haut-lieu de tournage de dramas, elle se spécialise désormais dans le tourisme cathodique. A part cela, il faut bien admettre que l’on tourne un peu en rond sur Jeju-do, comme sur toutes les îles d’ailleurs. Mais finalement, n’est-ce pas cela qui fait tout le charme de ces bouts de terre émergeants, cette capacité à nous plonger dans l’ennui et le recueillement pour mieux communier avec soi-même ?

Bienvenue chez les Ch'Kim
Pali Pali, Mani Mani (Vite Vite, Beaucoup Beaucoup): la Corée est un pays dur à vivre pour qui a du mal à supporter les grands mouvements de foule et la frénésie. Je ne pense pas être particulièrement asociale ou agoraphobe mais j’avoue qu’en ce moment, j’aimerais bien me retrouver seule quelque part, sans aucune connexion avec le reste du monde et surtout pas avec Séoul.

Ce n’est pas forcément la densité de population de la capitale qui me pose problème - un peu plus de 18,000 habitants au km2 à Seoul contre un peu moins de 20.000 pour Paris - mais plutôt cette obligation de mouvement perpétuel et ce sentiment épuisant de devoir être opérationnelle à longueur de temps, sous peine d’être bannie de la société. Au pays du matin calme, pas de pitié pour les marmottes et les limaces. Dès le réveil, je n’ai de cesse d’optimiser le temps nécessaire pour mettre en condition afin d’aller affronter une nouvelle journée de ma vie (sur)active. J’ai donc dû apprendre à faire plusieurs choses en même temps. Déjeuner en lisant, me laver les dents en me coiffant au risque de me retrouver avec du dentifrice sur la tête. Je me réjouis cependant de ne pas avoir encore atteint le niveau de consommation de cosmétiques des Coréennes, ce qui m’aurait contrainte à sacrifier quelques rares donc précieuses heures de sommeil.

Temps perdu à dévaler les escaliers puis à les remonter pour récupérer téléphone portable, clé USB, dossier du moment, portefeuille ou encore parapluie de sauvetage. Actes manqués à répétition, mon inconscient se chargeant de me rappeler qu’il ne faut pas confondre vitesse et précipitation. Temps récupéré à cavaler après le bus qui pour une fois daigne stopper sa course folle pour me happer au passage. Tentative d’insertion dans le troupeau de passagers à grands coups de coudes et de sac à main. Position stratégique derrière le chauffeur pour éviter quelques relents de kimchi ou de soju, aussi tenaces qu’une tartine de Maroilles. Mise en place de techniques de survie en milieu hostile : branchement de l’I-Pod, contemplation du paysage, exercices de yoga mental, etc. Résultat : j’oublie de descendre à la bonne station. Telle une ajuma hippopotamesque (pléonasme), je me rue sur un taxi en dégommant quelques obstacles humains au passage. J’ai honte mais j’ai fini par apprendre à survivre dans la jungle urbaine. Impressionné par tant de détermination, mon chauffeur pris en otage développe le syndrome de Stockholm et comprend que ce n’est pas un bon jour pour respecter les limitations de vitesse ou pour faire celui qui ne comprend rien à mon dialecte. Enfin arrivée à destination, j’entame la dernière ligne droite qui me permettra de me jeter sur la machine à pointer. Par pitié à l’égard des attardées de mon espèce, celle-ci me fait grâce de quelques minutes car elle aussi, elle retarde … J’en profite pour jeter un regard de serial-killer aux caméras de surveillance, acte de rébellion dérisoire par rapport aux actes de vandalisme que je me promets de commettre un de ces quatre.

Dernier sprint en direction de mon bureau, salutations de circonstance à mes supérieurs hiérarchiques puis retraite furtive vers les toilettes, histoire de me recomposer un physique acceptable: tentative désespérée pour me décrisper les mâchoires puis corriger un froncement de sourcils probablement réfractaire à toute injection massive de Botox. Après un dernier rictus adressé à mon reflet, je bifurque vers le parking pour aller griller ma première de cigarette de condamnée, moment de relaxation intense après plus de deux heures passées en apnée.

De retour vers mon clapier, je m’accorde ma première dose de Coffee Mix avant d’aller consulter ma messagerie électronique. Celle-ci semble animée d’une vie propre et s’ingénie à dicter mes faits et gestes autant que mon humeur. Mes E-mails sont évidemment tous plus importants et urgents les uns que les autres (enfin c’est eux qui le disent), ce qui m’incite justement à faire traîner ceux qui me réclament un accusé de réception ou cherchent à mettre en avant leur caractère prioritaire. Comme s’il pouvait m’arriver de recevoir des messages à ne pas ouvrir ou à lire quand j’ai le temps, juste pour le plaisir. J’ai mis mon téléphone portable en mode vibreur et comme par hasard, je l’ai oublié au fond de mon sac. De toute façon, les communications cellulaires passent très mal au troisième sous-sol, victoire maigre mais jubilatoire face aux attaques technologiques de l’ennemi. Tiens, on m’appelle sur mon téléphone fixe. Sûrement un appel sympa, détendu et désintéressé … j’aurais presque envie de décrocher. « Allo, je te réveille (ah ah)? Je viens de t’envoyer un SMS et je voulais vérifier que tu l’avais bien reçu. En fait, le SMS c’est pour te dire que je t’ai envoyé un E-mail mais apparemment tu ne l’as lu, vu que je n’ai pas reçu ton accusé de réception. Tu peux vérifier ? Ce n’est pas vraiment pressé mais si tu peux t’en occuper maintenant, ça m’arrangerait. Je peux compter sur toi bien sûr. Bon allez, je te laisse, j’ai du boulot, moi. Et puis surtout, prends soin de toi un peu. La dernière fois que je t’ai vue, t’avais vraiment une sale tête. Ciao !». Ah les « amis qui vous veulent du bien » … que ferait-on sans eux?

Ayant de plus en plus de mal à faire la distinction entre service et servilité, je pense qu’il est grand temps d’aller me retrouver sur une île.

Jeju la romantique

Je ne suis allée à Jeju-Do que deux fois. Mon premier séjour n’aura duré que 4h et le second 4 jours. Le premier m’a déprimée – temps pourri - et le second m’a ennuyée – temps long. Avec du recul, je dirais que les deux m’ont finalement permis de souffler un peu, à défaut d’apprendre à respirer.

Comme toutes les îles, Jeju offre un cadre propice aux élans romantiques tels qu’ils étaient vécus en France au XIXeme siècle. Terre de prédilection pour l’introspection, elle nous plonge dans sa torpeur bienveillante et nous incite à nous poser des questions essentielles sur le sens de notre existence et notre place dans la société et le monde en général. Refermée sur elle-même, l’île est une parenthèse, un sas de sécurité qui permet de reprendre contact avec soi-même. Les rythmes de vie y sont différents, plus en harmonie avec la nature et l’ordre du monde. Les notions de temps et d’espace y sont transformées et l’on redécouvre alors les vraies dimensions de l’univers, celles de l’infini. Les sentiments et les sensations s’y épanouissent parfois brutalement, ce qui a parfois l’inconvénient de nous plonger dans une sorte de tristesse mélancolique. Il n’est cependant pas conseillé de lutter contre cet état langoureux car il s’agit en effet d’un malaise nécessaire. S’ennuyer sur une île, c’est donc retrouver la conscience de soi-même et redonner du sens à ses actes.

Si la nature vous inspire comme tout romantique qui se respecte, Jeju ne vous décevra pas. Vous trouverez en effet de nombreuses occasions de vous consoler de la misère humaine en escaladant le Mont Halla, en admirant les falaises et les chutes d’eau « spectaculaires » ou encore en arpentant ces paysages désolés battus par les vents, le jardin botanique ou les greens de golf. Si la nature vous indiffère, vous pouvez toujours opter pour la tournée des musées, lesquels représentent certainement la quatrième abondance de l’île (les trois autres étant les femmes, les pierres et le vent): musée de l’ours en peluche, du chocolat, des agrumes, de l’amour ou du sexe plus exactement, etc.

En tant que nouveau romantique, vous vous passionnez sûrement pour les voyages et les horizons lointains. C’est donc avec une émotion certaine que vous contemplerez la reproduction du bateau hollandais de Hendrik Hamel, venu s’échouer avec son équipage sur l’île de Quelpaert (l’un des anciens noms de Jeju) en 1653. Vous vous extasierez également à la vue des Dolharubangs ou grand-pères de pierre, statues de lave aux yeux exorbités dont l’origine demeure aussi mystérieuse que celle de l’Ile de Pâques.

Autre manifestation du romantisme : le désir d’améliorer le sort de l’humanité en refaisant le monde. Jeju est un important lieu de congrès ou autres séminaires, sommets, forums, colloques ou symposiums pour la paix, la protection de l’environnement ou encore le développement durable. L’isolement est en effet favorable aux grandes idées sur l’avenir de la planète et le sort des générations futures. Le monde est certes pourri mais comme le dit Michel Houellebecq, « il existe au milieu du temps la possibilité d’une île ».

Et l’amour dans tout ça? Pour les vrais romantiques, c’est avant tout un idéal. Excessif et absolu, contrarié et destructeur, l’amour romantique est souvent fait de passion dévastatrice et de désespoir, d’insécurité et d’inconstance. Autant dire que dans les faits, l’amour romantique est loin d’être reposant mais ce n’est probablement pas ce que recherchent les nombreux couples de coréens qui ont choisi Jeju-do pour leur voyage de noce. Heureusement, la lune de miel n’est qu’un instant de grâce qui n’est pas fait pour durer. Pendant très longtemps, elle aura quand même permis aux jeunes mariés de faire l’apprentissage de la vie à deux tout en prenant des distances avec leurs familles respectives. En tout état de cause, les îles continuent d’apporter l’intimité nécessaire à l’épanouissement des sentiments, au risque de mettre en lumière certaines incompatibilités.

Si les Coréens ne sont pas toujours très romantiques, ce sont de grands sentimentaux. Certains sociologues les comparent aux Irlandais et cette comparaison est d’autant plus pertinente que la Corée est finalement plus une île qu’une péninsule, ce qui la rend à la fois forte et vulnérable. Forte, car elle a su préserver son identité et l’homogénéité de sa culture. Vulnérable car elle a toujours dû faire face à la convoitise de ses voisins. A présent, son nouveau défi n’est pas forcément de se positionner comme centre nerveux de l’Asie mais plutôt de parvenir à maîtriser sa croissance en adoptant une réelle politique de développement durable, notamment au niveau environnemental.

Dépêchez-vous donc d’aller voir Jeju au printemps car dans quelques années, l’île comme la saison auront bientôt disparu de la planète. Outre le phénomène naturel d’érosion, les îles sont en effet menacées par la montée du niveau des océans due au réchauffement climatique et pour beaucoup de peules insulaires, il faudra un jour choisir entre périr en mer ou rejoindre des terres plus fermes. Comme c’est romantique !

« Si on ne laisse pas au voyage le soin de nous détruire, autant rester chez soi », écrivait Nicolas BOUVIER dans son livre Les Chemins du Halla-San. Je rajouterais : « si on laisse au voyage le soin de détruire la planète, autant rester chez soi également ». Pourquoi pas une petite virée chez les Chtis ?

CGH, avril 2008

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